Julien RABET, Vice-président de l’Association des ports de plaisance intérieurs français

Julien RABET, bonjour.
Vous êtes, selon les définitions, Maître de Port, Harbourmaster, Responsable de capitainerie. Du coup, autour de nous, on pourrait imaginer la grande bleue et le bruit des vagues, les côtes de granit rose, les plages de sable ou de galets… Et pourtant, pas du tout. Où sommes-nous ?

Nous sommes en Seine, dans le département de l’Essonne, à une vingtaine de minutes de Paris en RER, 35 minutes en voiture et 3 heures de navigation et 2 écluses. C’est la Seine amont, au Port aux Cerises, un port fluvial qui regroupe une centaine de bateaux sur pontons, au sein d’une base de loisirs gérée par l’UCPA. Le réseau fluvial français et européen est assez vaste et l’on peut aller quasiment où l’on veut depuis Paris pour rejoindre les secteurs maritimes français ou étrangers. Avec un peu de temps, bien sûr, car les conditions de navigation en fluvial sont spécifiques. Et cela navigue beaucoup, surtout en période estivale. Dans notre géographie nationale, Port aux Cerises fait partie des installations de taille moyenne à grande en nombre de bateaux accueillis. En proche banlieue parisienne, deux ports sont plus importants que nous : celui de l’Arsenal, près la Bastille, avec environ 180 places et celui de Nogent-sur-Marne.

Pour ce qui est de ma fonction, qui peut varier d’un port à l’autre, je suis le responsable du port de plaisance et je gère une activité touristique liée au fluvial, au tourisme et au portuaire.

Vous avez suivi un cursus particulier pour cela ?

Après un Master en management du sport et un séjour d’un an en Australie, j’ai commencé à travailler pour la « Base de plein air et de loisirs du Port-aux-Cerises » comme Responsable commercial. Lorsque le poste de responsable du port de plaisance a été vacant, je l’ai pris. Cela m’a beaucoup plus et j’y suis resté. J’y travaille à plein temps depuis 5 ans, depuis la requalification complète du Port pour laquelle j’ai assisté la maîtrise d’ouvrage et cadré l’exploitation qui allait arriver après les travaux. On en a fait un équipement qui affiche complet avec une centaine de bateaux en moyenne et qui propose une vie dans et autour du port. Et cela me plaît toujours.

Vous êtes également Vice-président de l’Association des ports de plaisance intérieurs français, l’APPIF ?

Oui, c’est une association qui dépend de la Fédération française des ports de plaisance, la FFPP. Elle rassemble les gestionnaires de ports de plaisance pour partager les expériences et avancer ensemble avec un réseau professionnel propre à ce milieu spécifique afin d’aider les gestionnaires adhérents.

À l’origine, le « i » d’APPIF signifiait « Île-de-France ». En 2014, ses prérogatives ont été élargies et se sont étendues à l’ensemble des ports intérieurs : fluviaux, canaux et lacustres. C’était une volonté commune, FFPP et APPIF « initiaux », de s’étendre et de regrouper l’ensemble des infrastructures portuaires de même nature et situées sur le réseau intérieur. Nous avons donc conservé le même nom en changeant la signification d’une lettre !

Vous êtes salarié de l’UCPA, qui gère le port. Ce poste de Vice-président de l’APPIF est également rémunéré ?

Tout est bénévole à l’APPIF. Même si nous gérons des ensembles portuaires qui peuvent être conséquents, c’est bénévolement que nous intervenons pour l’APPIF qui n’a pas de salarié. Notre association tire ses revenus des cotisations des Ports de plaisance. Elle a également des partenaires commerciaux dont les activités concernent les plaisanciers-usagers des ports adhérents : bateaux-écoles, mécaniciens, selliers nautiques, assurance, etc.

Au début, j’ai intégré l’APPIF comme simple membre. Ensuite, lors des élections, on m’a proposé de devenir Secrétaire, puis Vice-président. Mais c’est plus une concertation avec les autres membres que l’envie particulière d’un titre. Nous mettons tous la main à la pâte, et c’est ce qui compte pour avancer.

Avant d’intégrer l’APPIF, vous connaissiez le milieu des organisations professionnelles ?

Port aux cerises était déjà membre de cette association avant que j’y prenne mes fonctions. J’y ai trouvé beaucoup de relations très intéressantes, plus expérimentées que moi à l’époque et qui m’ont aidé, conseillé, sur les dossiers que je prenais en charge, d’autant plus que je découvrais la spécificité de ce métier. Cette « confrérie » professionnelle permet d’avancer tous ensemble et de partager notre vécu. En plus, mes consœurs et confrères sont très sympathiques, ce qui aide à créer un réseau et à se sentir partie prenante d’un ensemble.

L’Association des ports de plaisance intérieurs français et la Fédération française des ports de plaisance sont deux entités séparées ?

L’APPIF est une association type 1901, sous l’égide de la Fédération française des ports de plaisance et elle en constitue une structure régionale. La politique de la FFPP est la régionalisation des adhésions des ports pour que les adhérents se sentent plus proches des référents de la Fédération. Du coup, par exemple, les ports corses n’ont pas à monter au siège de la FFPP à Paris pour traiter leurs besoins. Ces « structures régionales », comme l’APPIF, sont des relais entre les services centraux parisiens et les adhérents.

Face au maritime, les ports fluviaux doivent avoir des particularités marquées ?

Le fluvial a bien sûr toujours existé. La plaisance fluviale, elle, est un peu plus récente que la plaisance maritime. Mais le fleuve est présent dans l’histoire française depuis très longtemps. Avant les camions, il y avait le transport fluvial et il y a toujours eu de la navigation sur nos voies d’eau. De la même façon, beaucoup de grandes villes sont irriguées par un fleuve. Il y a beaucoup de vie autour de ce milieu fluvial et lacustre, il y a beaucoup de gens en bords de rives, il y a des séjours plus ou moins prolongés dans les ports de plaisance, et tout cela gagne à être connu.

Quels sont les dossiers propres à votre profession sur lesquels vous intervenez ?

L’adhésion à l’APPIF donne accès à l’ensemble des services apportés par la FFPP, juridiques, etc. Et les associations régionales font remonter les informations du terrain pour que la Fédération nationale puisse les développer et trouver des réponses aux besoins exprimés. Nous sommes donc tous assistés par les services centraux spécialisés pour travailler sur les dossiers professionnels qui nous concernent. Et nous travaillons tous en concertation en apportant nos expériences respectives, que ce soit dans le domaine juridique, dans les relations avec les collectivités territoriales pour financer certains travaux sur nos installations portuaires, etc. Ensuite, comme animateurs de l’APPIF, nous relayons tout cela auprès de nos membres. Nous avons donc un rôle à la fois ascendant et descendant dans ce flux d’information.

Je peux vous citer 3 exemples de dossiers transverses et nationaux sur lesquels nous avons eu à travailler à partir de remontées du terrain et qui peuvent tous nous concerner :

Vous avez cité le terme de délégation de service public. L’UCPA est donc ici en DSP ?

La base de loisirs est une délégation de service public pour toute la partie animation et gestion des activités. Le Conseil régional d’Île-de-France est propriétaire de cette Base et assume l’intégralité des investissements sur tout le terrain de la base et a décidé en 2010 de mettre l’ensemble des activités en DSP avec l’UCPA. C’est une délégation de 10 ans qui comprend le port de plaisance, mais également les animations que nous trouvons ici : l’Accro des Arbres, le poney club, la piscine à vagues, l’espace forme fitness, les activités estivales, les stages multisports, etc. Et il y a de quoi faire sur un espace de loisirs qui couvre près de 200 hectares aux portes de Paris ! Il nous incombe donc une réelle mission de service public. D’ailleurs, in fine, les élus sont notre vraie hiérarchie, puisque c’est eux qui définissent le cadre de cette DSP et en assurent le respect. Charge à nous, sur le terrain, de faire tourner les activités au mieux pour nos visiteurs et usagers et pour cela l’UCPA emploie entre 15 et 20 salariés au long de l’année, avec des pointes saisonnières qui vont jusqu’à une centaine de contrats en été. Et c’est indispensable, puisque nous accueillons plus d’un million de visiteurs par an… un dimanche ensoleillé peut faire venir jusqu’à 30 à 35.000 personnes sur le site. En plus, nous avons sur la base des projets sociaux et solidaires dans lesquels l’UCPA est partie prenante et qui nous permettent, par exemple, d’accueillir des programmes à destination des jeunes qui ne peuvent pas partir en vacances.

De fait, par rapport à vos collègues gestionnaires de ports maritimes, vous voyez passer beaucoup plus de visiteurs devant vos fenêtres !

Je pense qu’à Saint-Tropez, ils voient un peu plus de monde ! Mais, effectivement, c’est un milieu à la fois peu connu et qui en même temps génère beaucoup de passages. En plus le port de plaisance attire avec ses bateaux, les enfants sont émerveillés et cela donne envie d’y passer du temps.

Pour revenir au port, vous proposez des places d’amarrage de courtes ou plus longues durées. Le long de la Seine et de la Marne, il y a souvent des bateaux amarrés : chacun s’arrête où il veut ? Il existe une concurrence « sauvage » des bords de fleuves ?

Non, ce serait trop simple ! Il y a 2 types d’amarrages, celui dans les ports de plaisance, comme Port aux Cerises que je gère ; ensuite, les plus grosses unités -comme les péniches de 38 mètres de long transformées en habitations- peuvent s’amarrer en bord de fleuve ou de rivière si elles ont une « convention d’occupation temporaire » obtenue auprès de Voies navigables de France, gestionnaire du réseau fluvial pour le compte de l’État.

Sortons un peu de l’aspect règlementaire : nous nous rencontrons un dimanche pour cette interview sur votre lieu de travail. Parce qu’un port, c’est ouvert 365 jours/an. Vous êtes gestionnaire salarié UCPA et Vice-président bénévole pour l’APPIF. On dit souvent que les bénévoles actifs ne sont pas faciles à trouver. Comment gérez-vous cela ?

C’est certain, le bénévolat est plus un sacerdoce qu’autre chose. Après, on y passe du temps, mais si on le fait de manière intelligente, organisée, et en cohérence avec les autres bénévoles, cela nous permet en fait de gagner du temps : nous allons avancer plus vite sur des dossiers qui nous auraient pris beaucoup plus de temps si on était resté tout seul. Au total, oui, cela prend sans doute du temps, mais c’est un investissement et quand cela nous plait, on le compte un peu moins…

Quant à la spécificité du travail du dimanche, je pense qu’une capitainerie doit être ouverte 7j/7, avec des horaires adaptés selon les saisons et les particularités de sites. Par ailleurs, nous sommes également un point d’accueil général de cette base de loisirs qui a une mission de service public et qui, comme son nom l’indique, fonctionne quand les gens sont en repos et en congés. Notre rôle, notre mission, est donc d’être présent, y compris les dimanches et jours fériés, avec des roulements au sein des équipes pour que chacun puisse se reposer et être avec sa famille.

Ce blog permet de rencontrer des responsables intervenant dans des domaines souvent surprenants. En terminant notre entretien, je pense à votre présentation qui doit parfois être savoureuse : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » « Je suis Maître de Port » « Ah, la vie au bord de la mer… ». Vos amis doivent vous envier ?!

C’est un peu cela, oui ! C’est vrai qu’ils sont toujours un peu étonnés, et que cela peut surprendre les gens que je rencontre pour la première fois. Cela dénote un peu par rapport à l’image habituelle d’un cadre de travail, mais ce n’est pas pour me déplaire. Et puis, l’environnement est agréable à vivre et à travailler !

Merci Julien. Et bonne « navigation » !

 

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